Santé mentale
Lien entre dépression et fatigue
Comprendre pourquoi la dépression peut épuiser le corps autant que l’esprit.
Dépression et fatigue sont souvent étroitement liées. Pourtant, lorsque l’on évoque la dépression, on pense généralement à la tristesse, à la perte d’envie, à l’isolement ou au moral à zéro. On parle beaucoup moins d’un symptôme pourtant extrêmement fréquent : la fatigue écrasante. Pas une fatigue « classique », une fatigue qui colle au corps, qui ralentit les pensées, qui transforme un simple effort, comme répondre à un message, en effort considérable. Une fatigue qui fait dire : « Je ne comprends pas pourquoi je suis épuisé(e) alors que je n’ai rien fait. »
Cette fatigue ne se résume pas à un simple manque de volonté : elle comporte des dimensions psychologiques et biologiques mesurables, et les neurosciences permettent d’en éclairer plusieurs mécanismes.
À retenir : la fatigue dépressive ne se résume pas à un simple manque de volonté : elle comporte des dimensions psychologiques et biologiques mesurables, et les neurosciences permettent d’en éclairer plusieurs mécanismes.
Sommaire

Une baisse de dopamine et de noradrénaline
La dopamine est probablement l’un des neurotransmetteurs (substance chimique qui transmet l’influx nerveux entre les neurones) le plus connus du grand public. Sur Internet, on la présente souvent comme « l’hormone du plaisir ». Même si cette définition est simplifiée, elle n’est pas totalement fausse. En réalité, la dopamine participe surtout à la motivation, à l’envie d’agir et au système de récompense de notre cerveau. De son côté, la noradrénaline est moins populaire, mais elle n’en est pas moins importante. Elle intervient dans la vigilance, l’attention, les émotions et certains mécanismes impliqués dans le sommeil.
Lorsque ces deux systèmes fonctionnent moins bien, tout devient plus difficile. Des tâches qui semblaient autrefois automatiques, comme se lever du lit, répondre à un message, se concentrer sur une conversation ou simplement prendre une décision, peuvent devenir épuisantes.
Les travaux d’imagerie cérébrale et de neurobiologie décrivent plutôt des altérations de la neurotransmission dopaminergique et du fonctionnement de certains circuits de la récompense, de la motivation et de l’attention. Les résultats varient selon les régions cérébrales, les tâches étudiées et les profils de dépression ; ils ne permettent donc pas d’affirmer que le cerveau « produit simplement moins » de dopamine ou de noradrénaline. Ces dysfonctionnements peuvent néanmoins contribuer au manque d’élan, aux difficultés de concentration et à l’effort mental accru.
Inflammation chronique et épuisement
On considère souvent la dépression comme un trouble purement mental, mais elle entraîne aussi des modifications du système immunitaire. Plusieurs études montrent qu’elle s’accompagne d’une inflammation légère mais persistante.
Les macrophages et les lymphocytes produisent davantage de molécules inflammatoires, appelées cytokines, parmi lesquelles le TNF-α et l’IL-6. Ce sont d’ailleurs les mêmes types de molécules que l’on retrouve lors d’une infection ou d’une grippe.
Plusieurs études suggèrent qu’une inflammation de bas grade, impliquant notamment des cytokines comme l’IL-6 et le TNF-α, pourrait contribuer à la fatigue observée chez certaines personnes souffrant de dépression.
Chez les personnes souffrant de dépression, cette inflammation persistante pourrait contribuer à la fatigue physique et mentale souvent décrite au quotidien.
La fatigue dépressive n’est pas de la paresse.
Elle ne disparaît pas simplement en « faisant un effort. »
L’épuisement est souvent bien réel.
Plusieurs mécanismes peuvent être impliqués simultanément.
Le stress ne s’arrête plus
La dopamine est souvent la vedette lorsqu’on parle du cerveau, mais connaissez-vous le cortisol ?
Le cortisol est ce que l’on appelle communément « l’hormone du stress ». Dans des circonstances normales, son fonctionnement est plutôt simple : lorsqu’une situation stressante survient, son taux augmente afin d’aider l’organisme à y faire face, puis diminue une fois le danger passé, ce qui est logique.
Le problème, c’est que chez les personnes souffrant de dépression, ce système semble parfois déréglé. Le cortisol reste alors élevé plus longtemps qu’il ne le devrait, et cette activation permanente finit par épuiser l’organisme.
On peut imaginer cela comme une alarme de sécurité qui sonnerait en continu dans une maison. Au bout de quelques minutes, cela devient agaçant, mais au bout de plusieurs jours ou plusieurs semaines, cela devient épuisant, et c’est un peu ce que vit le corps.
Lorsque ce dernier reste en état d’alerte permanent, le sommeil se dérègle, les muscles récupèrent moins bien, l’énergie diminue progressivement et cette impression d’être « vidé » du matin au soir peut finir par s’installer durablement, tout ça parce que l’organisme agit comme s’il devait faire face à une menace constante, sauf qu’il n’y en a pas.
Cette mobilisation permanente de ressources physiques et biologiques contribue fortement à la fatigue chronique observée chez de nombreuses personnes souffrant de dépression.
Ralentissement du fonctionnement cérébral
Comme nous l’avons mentionné plus haut, chez certaines personnes souffrant de dépression, même répondre à un simple message peut demander une énergie disproportionnée.
Des travaux en physiologie montrent que la dépression s’accompagne d’un dysfonctionnement de plusieurs circuits neuronaux, notamment au niveau du cortex préfrontal, une région impliquée dans la prise de décision, du striatum, qui joue un rôle important dans la motivation et certains comportements cognitifs, ainsi que de l’hippocampe, impliqué dans l’apprentissage et la mémoire. Lorsque ces régions deviennent moins actives, les conséquences peuvent grandement impacter notre quotidien. Se concentrer sur une conversation, suivre un film, organiser sa journée ou simplement réfléchir à une décision peut demander davantage d’efforts qu’auparavant.
Donc, la fatigue dépressive ne touche pas uniquement le corps, mais elle affecte également les mécanismes cérébraux qui nous permettent de réfléchir, de nous concentrer et de passer à l’action. C’est aussi pour cette raison qu’une journée passée « à ne rien faire » peut malgré tout sembler épuisante.
Production d’énergie cellulaire (ATP)
C’est probablement l’un des mécanismes les moins connus du grand public, mais aussi l’un des plus fascinants.
Pour faire simple, les mitochondries sont souvent surnommées les « centrales énergétiques » de nos cellules, dont le rôle est de produire l’ATP, une molécule que l’on peut considérer comme le principal carburant de l’organisme.
Plusieurs travaux suggèrent une association entre la dépression et des perturbations du métabolisme énergétique ou du fonctionnement mitochondrial. Il s’agit toutefois d’un domaine de recherche encore en évolution : ces résultats ne signifient pas que toutes les personnes dépressives présentent la même anomalie ni qu’une baisse d’ATP explique, à elle seule, leur fatigue. Chez certaines personnes, une moindre flexibilité bioénergétique pourrait néanmoins contribuer à la fatigabilité, au stress oxydatif et aux difficultés de récupération.
Sommeil altéré et non réparateur
On pourrait être amené à penser que dormir davantage suffirait à régler le problème. Malheureusement, les choses sont rarement aussi simples. Chez les personnes souffrant de dépression, le sommeil est souvent moins profond et moins réparateur, ce qui signifie qu’il est possible de dormir huit ou neuf heures et de se réveiller malgré tout avec l’impression de ne pas s’être reposé.
Le problème n’est pas la quantité de sommeil, mais sa qualité. N’oubliez pas que lorsque le cerveau ne passe pas correctement par les différentes phases du sommeil, il récupère moins bien et recharge moins efficacement ses réserves d’énergie.
Quand demander de l’aide ?
- Une fatigue persistante malgré le repos.
- Une perte d’intérêt pour les activités habituellement appréciées.
- Des difficultés importantes de concentration.
- Un sentiment de vide ou de découragement qui dure plusieurs semaines.
- Des pensées de désespoir ou d’autodévalorisation.
À retenir
Une chose est sûre : il n’existe pas une seule explication.
La fatigue dépressive est probablement si intense parce que plusieurs mécanismes se cumulent en même temps :
- baisse de la dopamine et de la noradrénaline
- activation permanente du système immunitaire (cytokines)
- cortisol élevé en continu
- ralentissement de certains circuits neuronaux
- chute de la production d’énergie par les mitochondries (ATP)
- sommeil moins réparateur
Vu sous cet angle, il devient plus facile de comprendre pourquoi certaines personnes se sentent épuisées même lorsqu’elles ont l’impression de n’avoir rien fait de particulier. C’est probablement l’une des idées les plus importantes que j’aimerais transmettre à travers cet article : la fatigue liée à la dépression n’est ni un manque de volonté, ni un défaut de caractère, ni de la paresse. Les recherches scientifiques montrent qu’il s’agit d’un phénomène complexe qui implique le cerveau, le système immunitaire, les hormones du stress, le sommeil et même la production d’énergie de nos cellules.
Comprendre cela ne fait pas disparaître la souffrance. En revanche, cela peut nous aider à porter un regard plus juste, et peut-être un peu plus bienveillant, sur celles et ceux qui vivent cette réalité au quotidien.
Si vous vous reconnaissez dans ce qui précède, sachez avant tout que vous n’êtes pas seul.
Sources et références :
- Jiang M., Wang L., Sheng H. (2024), « Mitochondria in depression: The dysfunction of mitochondrial energy metabolism and quality control systems », CNS Neuroscience & Therapeutics. Revue de 105 articles sur le métabolisme énergétique mitochondrial et la dépression.
- Ng T. H., Alloy L. B., Smith D. V. (2019), « Meta-analysis of reward processing in major depressive disorder reveals distinct abnormalities within the reward circuit », Translational Psychiatry. Une revue de 41 études d’imagerie portant sur 794 personnes atteintes de dépression majeure et 803 témoins ; elle montre des anomalies complexes du circuit de la récompense plutôt qu’une simple baisse uniforme d’activité.


